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Matinik 3 « Terre d’esclavage, de culture et de métissage »

31 févriyé 2024 Néphyla est au mouillage, non loin de l’aire de carénage, Le Marin, Matinik, France.

Néphyla est  presque prête à partir. On a fait des bisous à Jean-Mi et Sandra hier soir, souhaité bonne balade vers la Guadeloupe à André sur Doo It. Le génois est endraillé dans le profilé en aluminium, la bosse correctement enroulée, la voile dont nous avons fait refaire les coutures de la bande UV monte à mesure qu’on tire la drisse et voilà, on saucissonne le tout et Néphyla est dans les starting-blocks pour un départ aux premières lueurs vers Ste Lucie, à 25 miles au Sud.

L’étrave frétille au soleil couchant. Le Feeling 1090 est un sacré bateau ! Mais avant de partir il faudra bien découvrir, dehors, pas si loin que ça, un lieu de mémoire, un lieu particulier à nos yeux, exceptionnel sur bien des plans, j’ai nommé « La savane des esclaves ».




Je commence par une citation de Bernardin de St Pierre, qui a écrit le 15 avril 1769 une lettre lors de son voyage à l’Île de France (actuelle île Maurice, dans l’Océan Indien) :

…   « Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de ces deux parties du monde. On a dépeuplé l’Amérique afin d’avoir une terre pour les planter ; on dépeuple l’Afrique afin d’avoir une nation pour les cultiver. »     … 

Gilbert Larose, un martiniquais, a créé un lieu, la savane des esclaves, pour présenter le peuple martiniquais à ses compatriotes et également aux touristes. Le peuple martiniquais, cela veut dire pour lui son histoire, ses coutumes, ses modes de vie, son habitat, ses ressources. Contrairement à tous les musées classiques d’ethnologie, de culture locale, d’histoire, d’agriculture, ici, c’est le peuple qui est au centre des débats. Je veux dire que la présentation est faite du point de vue d’un homme du peuple, quelque soit le sujet.

Par exemple historiquement, on ne parle ni de Joséphine, ni de Napoléon, ni du gouverneur local qui a signé les documents de l’abolition de l’esclavage mais de l’esclave « Romain ». Il a joué du tambour contre la volonté de son maître et par ce geste lancé les mouvements de révoltes populaires qui ont aboutis à l’abolition de l’esclavage en Martinique avant que le décret parisien n’ait été signé. Il n’est pas fait mention de grands hommes d’une manière générale, ni de Victor Schoelcher, politicien qui a fait signer l’abolition en 1848, ni d’Aimé Césaire, politicien local écrivain poète promoteur de la négritude.

Le musée présente les habitations des peuples occupants la Martinique avant l’arrivée des colons européens : les Arawaks  puis les Caraïbes arrivés au VII siècle (appelés aussi Kalinago). On y découvre que même avant les Arawaks, l’île était déjà occupée par les Taïnos. Ces peuples étaient pacifiques ou guerriers, plutôt pêcheur-cueilleurs ou chasseurs, quelques fois anthropophages, mais c’était exceptionnel (et ils n’aimaient pas manger les blancs, ouf !). La manière de présenter les choses est là aussi directement populaire. Les hommes font ceci, les femmes cela, le musée présente des jardins traditionnels, les plantes cultivées, les habits, les outils, poteries, etc. Le musée présente aussi  les habitations et modes de vie des esclaves après l’abolition, au moment où ces personnes ont pu (ont du) se débrouiller seules et donc cultiver la terre pour se nourrir, construire des maisons, inventer une manière de vivre qui est typique de cette époque, de cette île et de leurs origines.

On imagine les gens d’autant mieux que depuis 2008, une artiste a sculpté des statues grandeur nature, explicites de situations d’actions caractéristiques (comme on dit en ergonomie, LOL). On observe donc des hommes aux membres coupés (les maîtres coupaient les membres quand un esclave s’enfuyait, ben voyons), une femme qui crie sur un marché lors de sa vente, un vieux travailleur fatigué et courbé en avant, etc. Et également le fameux esclave nommé Romain qui tape sur son tambour.

Si je trouve ce musée exceptionnel, c’est qu’il parle du peuple (en l’occurrence les esclaves) d’une manière particulière et au sujet d'une période dont je n’ai jamais entendu parler et bien sûr jamais pensé moi-même. La vie pendant l’esclavage a été de rares fois expliquées mais les livres et les films existent. La vie des peuples avant l'arrivée des européens, les conséquences de l’abolition sur la vie de ces personnes, etc. sont des sujets qui n’ont jamais été évoqués. Le petit peuple et a fortiori les ex-esclaves ne font pas la une des journaux, ni des musées. Comment parler de l’émancipation d’un peuple grâce à des patates douces, du piment, des fruits d’arbre à pain, etc. Emancipation grâce à la connaissance d’un type d’arbre qui permet de fabriquer des murs de cases qui laisse passer le vent et protège quand même, grâce à la connaissance de l’agriculture possible ici, grâce aux propriétés des plantes médicinales, l’atoumo, qui dit bien ce qu’il veut dire, mais aussi une plante, la colquhounia coccinea, la doliprane, qui empêche le mal à la tête ( si si, c’est vrai !). 

Merci à Ti Gilbé, Gilbert Larose, sur sa seule fortune et à sa seule initiative, de m’avoir fait découvrir en si peu de temps et en si peu d’espace la vie des martiniquais, la vie d’avant les colons et la vie de pendant et après l’esclavage. Il a aussi écrit 2 BD que bien entendu nous avons achetées.

Tu parles de métissage, Pierrot, ça veut dire quoi concrètement ?

Les métissages sont une réalité à la Martinique. Des mélanges entre les premiers peuples, taïnos, arawaks, caraibes entre eux puis avec les européens, engagés et colons, puis avec et entre les esclaves africains, puis avec ceux amenés après l’abolition, les congolais, les chinois et les indiens (d’Inde). On parle de métissage culturel, qui se retrouve dans la langue créole, la cuisine créole, la littérature, la musique, les arts plastiques…

Les colons européens ont introduit des termes pour classifier les mélanges entre ethnies (on disait entre race à l’époque) dont certains sont encore utilisés aujourd'hui, en voici une liste :

 

Mulâtre et mulâtresse désigne un enfant né de colon et de femme esclave,

Câpre et câpresse, mélange de mulâtre et de noir,

Griffe, mélange de mulâtre et de noir,

Quarteron et quarteronne, mélange de mulâtre et de blanc,

Mamelouque ou octavon, mélange de quarteron et de blanc,

Chabin, métis à la peau claire, aux yeux clairs et aux cheveux clairs et crépus,

Les békés ou blanc-pays, héritiers des colons blancs,

Les petits blancs, descendants des petits colons,

Les métros, blancs nés en France (c’est nous),

Les coolies, indiens d’Inde,

Les chapés-coolies, mélange d’indien et de noir.

 

Je ne peux passer à côté du « Code Noir » qui légifère les conditions légales de l’esclavage de 1685 à 1848. La lecture des 60 articles de ce code sont à nos oreilles d'aujourd'hui absolument horrible humainement parlant. Les "justifications" juridiques sur l'existence de ce code, et donc de l'esclavage, persistent aujourd'hui encore.


…  « Ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes ! » ...

Bernardin de St Pierre


P&F

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